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Notes pour une allocution de
Madame Christiane Germain
présidente du Groupe Germain
au Cercle canadien de Montréal
le lundi 20 octobre 2003
« Face à la nouvelle réalité du monde : opposer le réconfort à l’incertitude »
La version prononcée fait foi d’original
Mesdames et messieurs de la table d’honneur,
Distingués invités,
Je tiens d’abord à remercier le Cercle Canadien
de m’avoir invitée à vous adresser la parole
aujourd’hui. C’est un plaisir et un privilège de
pouvoir prendre place à l’une des tribunes les plus
prestigieuses de Montréal.
Je sais que le thème du leadership est l’un des
sujets d’intérêt du Cercle canadien. Il semble que ce
soit aussi l’un des sujets de l’heure dans notre
société en général.
Si vous me permettez une petite anecdote, j’ai
inscrit hier le mot « leadership » dans le moteur de
recherche Google. Le résultat? Pas moins de 42
millions de pages ! Je n’ai évidemment pas eu le
temps de les lire toutes avant de vous rencontrer,
mais je souhaiterais quand même vous faire part de
quelques idées sur ce sujet.
Je traiterai donc de leadership et, plus
particulièrement, de la façon d’utiliser les notions
d’écoute et d’innovation qui sont indispensables pour
naviguer dans un monde qui a beaucoup changé.
Évidemment, quant on parle de leadership, ce
sont souvent les mêmes questions qui reviennent :
« Comment motiver ses employés? », « Comment ne
pas perdre le contrôle d’une entreprise en
croissance? » ou encore « Quelles sont les qualités
d’un bon leader? ».
Toutes ces questions m’intéressent, comme elles
vous intéressent, j’en suis certaine.
Il y a toutefois une question qui me préoccupe
davantage depuis quelque temps. Il s’agit de la
question du leadership dans notre « nouveau
monde ».
Pour moi, ce « nouveau monde » est celui dans
lequel nous vivons depuis maintenant un peu plus
de deux ans, cette Amérique du Nord qui a rejoint le
reste de la planète au chapitre de l’inquiétude, de
l’incertitude et d’une certaine instabilité.
Notre nouveau monde, c’est celui qui, désormais,
n’est plus à l’abri des phénomènes auxquels nous
avions échappé jusqu’à maintenant.
Je ne veux pas m’étendre trop longtemps sur cet
aspect de la question, mais je pense que quelques
observations vous permettront de mieux saisir la
nature de ma préoccupation pour la recherche de
réconfort dans un contexte marqué par l’incertitude.
Laissez-moi vous citer les propos du président de
la maison de sondage CROP, tels que les a rapportés
La Presse il y a environ un mois et demi :
« Les gens sentent que leur monde est en train
de devenir plus hostile, plus complexe, qu’il
s’apparente davantage à une jungle qu’à l’univers
prévisible qu’on a connu avant. Maintenant, les
avions peuvent tomber sur les gratte-ciel.
Maintenant, la Colombie-Britannique peut brûler.
Maintenant, il y a le SRAS et la vache folle, il y a
votre entreprise qui peut être achetée par une
multinationale étrangère et vous pouvez vous faire
mettre à la porte même si vous êtes une personne
extrêmement talentueuse. »
Please understand that I’m not trying to scare
you or bring you down, but rather to explore what
these changes mean in a business context.
In concrete terms, it’s clear that we are
witnessing a widespread social trend of turning
inward.
You no doubt remember the cocooning
phenomenon of a few years ago. There was even talk
of “bunkering.” Today, these phenomena are no
longer predictions or trends, they’re realities.
Faced with an ever more uncertain future, we
are seeking comfort and reassurance. We are looking
for warmth; we want to be surrounded by things that
make us feel good. More than ever, we have a need to
counter uncertainty with comfort.
One of the most spectacular examples of this is
the level of investment in home renovations. To give
you an idea of the scope of this phenomenon:
Statistics Canada estimated that the Quebec
renovation market grew by 7.3% between first and
second quarter 2002.
For your information, the Canada Mortgage and
Housing Corporation valued Canada’s renovation
market at $24 billion in 1999.
More proof of this quest for comfort is the
growing interest in comfort food. I can't help but
chuckle when I think that the popularity of my friend
Rolly Morris's Krispy Kreme doughnuts in Quebec is
due-at least in part-to our craving for food that's
good for the soul!
La recherche du bien-être chez soi passe aussi
par des mouvements comme le « Feng Shui » ou
comme le « Vastu », deux concepts d’architecture
avec lesquels nous avons eu l’occasion de nous
familiariser récemment.
Bref, je ne crois pas que nous puissions parler
simplement de « tendance ». Je pense que nous
devons plutôt ajuster notre tir et parler de nouvelle
réalité dans notre société.
Cette nouvelle réalité nous interpelle tous. Elle a
d’ailleurs frappé de plein fouet un secteur que je
connais bien : le secteur des voyages d’affaires et de
l’hôtellerie.
Permettez-moi de brosser rapidement le tableau
du contexte nord-américain de cette industrie.
D’abord, les États-Unis : selon les données
publiées par le Conference Board des États-Unis,
l’indice de confiance des consommateurs était, en
février dernier, à son plus bas niveau depuis 1993.
Toujours au sud de la frontière, les dépenses de
voyages d’affaires ont chuté, en 2002, à leur plus bas
niveau depuis 10 ans. Cette même année a d’ailleurs
été la plus difficile en 20 ans dans l’industrie
hôtelière américaine.
Maintenant, le Canada : dans son bulletin de
juin 2003, la Commission canadienne du tourisme
indiquait que l’industrie du tourisme devait
maintenant réparer les dommages causés à l’image
du Canada par les éclosions du SRAS.
Le même bulletin affirmait aussi que selon toute
vraisemblance, les budgets affectés aux voyages
d’affaires continueraient malheureusement à
diminuer cette année.
Pas plus tard qu’il y a deux semaines, c’était
autour de Tourisme Montréal de publier un bilan de
la situation. Quelques chiffres sautent aux yeux.
Pour la seule période allant de mai à septembre
cette année, l’organisme évalue à 80 millions de
dollars le manque à gagner de l’industrie, soit
l’équivalent de 10 000 emplois saisonniers.
En fait, 2003 risque de passer à l’histoire comme
la pire des 10 dernières années. Statistique Canada
estime que le déficit de l’industrie tournera, pour
l’année 2003, aux environs de quatre milliards de
dollars, soit l’équivalent de 130 000 emplois à temps
plein.
Que penser, après le 11 septembre, la guerre en
Irak et le SRAS? La Commission canadienne du
tourisme nous suggère ceci : « Une économie
mondiale incertaine, combinée à une situation
mondiale instable, a entraîné une imprévisibilité
inédite. Pour survivre, il s’agit aujourd’hui de savoir
encaisser les coups ».
Je pense que le diagnostic est juste. Par contre,
je ne suis pas vraiment en accord avec le remède. Je
ne crois pas que le leadership se limite à « savoir
encaisser les coups ». En fait, même si j’avais le
physique de l’emploi, j’ai préféré les hôtels à la boxe!
I believe leadership and innovation go hand in
hand. And this is something that has characterized
Groupe Germain since we opened our first hotel—Le
Germain-des-Prés—in 1988.
To make a long story very short, I can say what
made the Germain-des-Prés unique was the fact that
it was Quebec’s first boutique hotel.
At that time, more than 15 years ago, the
concept didn’t even exist here. The boutique hotel
was an idea my brother and I brought back after a
stay at Morgans Hotel in New York. Something told
us it could be adapted for Quebec.
For those unfamiliar with the boutique hotel
concept, I must inform you that it is not a hotel with
boutiques! It’s a European concept, which was given
the name boutique hotel in the United States. It’s as
different from a large hotel as a boutique is from a
department store.
The reception and service at a boutique hotel is
designed to make guests feel the way they do when
they shop at a small boutique rather than a big
store.
Pour tout vous dire, j’étais loin de me douter, en
1988, que nous avions mis au point un produit qui
serait aussi en phase avec le marché au début du
XXIe siècle. Les gens de marketing parleraient
probablement d’un « fit » parfait, je préfère parler
d’un heureux hasard.
Aujourd’hui, c’est donc avec une idée bien
précise en tête que nous allons de l’avant. Cette idée,
c’est d’opposer le réconfort à l’incertitude.
Comment essayons-nous d’y parvenir? La
réponse est toute simple. Elle tient dans une clé.
Cette clé, c’est la proximité : la proximité avec le
client, avec ses besoins et ses attentes.
Cette proximité s’exprime de deux façons.
Elle s’exprime d’abord au plan de
l’aménagement. Si vous faites le tour de nos hôtels –
ce que je souhaite vivement! – vous verrez qu’ils se
suivent mais qu’ils ne se ressemblent pas!
Chacun de nos hôtels est aménagé en tenant
compte de la personnalité et des caractéristiques
propres à l’édifice et à la ville où il est situé.
Évidemment, notre objectif est toujours le même.
Nous voulons offrir le plus haut niveau possible de
chaleur et de confort. Cet objectif ne rime toutefois
pas avec uniformisation ou standardisation.
Je parlais tout à l’heure de repli sur soi, de
recherche de réconfort. Pour moi, le véritable hôtelboutique
est celui qui répond à ce besoin, tout en
offrant à sa clientèle le côté intemporel et un peu en
retrait du monde qui fait le vrai charme de la vie à
l’hôtel.
Le deuxième côté de ma clé représente un défi
aussi important et aussi stratégique. Ce défi, c’est
celui du facteur humain.
Le confort du client n’est pas qu’une affaire de
meubles et de tissu. C’est aussi une affaire de
relation de qualité avec chacun des membres du
personnel.
Et il faut bien prendre conscience du contexte
général dans lequel nous offrons cette qualité. Au
fond, la question que je pose est la suivante : nous
offre-t-on vraiment le service qu’on nous promet un
peu partout?
Pour répondre à la question, je vous invite à
prendre une minute pour penser à ce qui ressemble
peut-être à votre itinéraire-type du samedi matin.
En prenant un café tranquillement, vous réglez
d’abord vous-même quelques affaires bancaires par
Internet. Ensuite, vous sautez dans votre voiture et
vous allez vous-même y mettre de l’essence au coin
de la rue.
Une fois le plein fait, vous allez ensuite faire
quelques courses dans une immense surface où
malgré vos efforts, vous ne trouvez aucun vendeur,
et où vous devez vous servir vous-même!
Finalement, vous retournez à la maison pour
faire votre valise vous-même, en pensant que vous
vous rendez demain à l’aéroport et que vous pourrez
y faire vous-même votre enregistrement grâce à une
autre machine automatique.
Je vais vous faire un aveu : je suis vraiment
contente de vivre à une époque où tout le monde me
vante la qualité de son service à la clientèle!!!
Comme gestionnaire, un de mes objectifs est
donc de convaincre nos employés qu’il existe un
immense plaisir à recevoir et à servir.
Et, soyons honnêtes, il s’agit d’un défi de taille.
Entre nous, si vous travaillez dans le domaine du
service à la clientèle, pouvez-vous vraiment me dire
que vous vous levez à tous les matins avec la
furieuse envie de servir quelqu’un?
La réponse va de soi et c’est normal. Ce genre de
difficulté n’est quand même pas une raison pour
baisser les bras et renoncer à offrir aux clients ce
qu’ils attendent de nous.
En fait – et vous le savez si vous travaillez dans
l’industrie touristique – le Groupe Germain fait partie
d’une industrie qui est essentiellement basée sur les
contacts humains : accueil, réponse à des questions,
échanges d’information, explications, orientation,
accompagnement, l’industrie repose sur des milliers
de gestes qui mettent le client en contact avec autant
d’individus et qui contribuent à façonner son
expérience et le souvenir qu’il en conservera.
Je ne peux d’ailleurs pas résister à l’envie
d’évoquer brièvement le livre de Jack Mitchell intitulé
« Hug Your Customers ».
Pour Mitchell, ceux qui pensent que le succès
d’un hôtel réside dans son emplacement font fausse
route. Au fameux « location, location, location »,
Mitchell oppose ceci : « service, service, service ».
Pour moi, c’est la seule façon de prévoir les
besoins du client et de lui offrir les services qu’il
attend, avant même qu’il n’ait eu le temps de les
exprimer.
Évidemment, pour y arriver, il faut voir ses
employés autrement qu’en termes de nombre objectif
ou de « payroll » dont l’importance pourrait être
réduite encore un peu plus si nous faisions un effort.
À ce sujet, je vous invite à lire un article publié
l’hiver dernier dans le Sloan Management Review du
MIT, qui s’intitulait « Building Competitive Advantage
Through People ». La démonstration est claire : les
ressources humaines doivent être au cœur de la
stratégie d’affaires.
Je résumerais ainsi l’idée maîtresse de cet
article.
The most firmly held belief among managers is
that capital is their most critical resource. Their key
responsibilities revolve around acquiring capital and
using it in the most efficient manner. This is no
longer true for most companies. Human resources
must be placed higher on the organizational chart,
near the top of the company's strategic priorities.
In other words, if we want to think "service," we
must first think "human resources."
Parce qu’il ne faut pas se conter d’histoire : vous
savez comme moi que la plupart des consommateurs
qui ne sont pas contents de vos services ne vous le
diront pas. Ils ne reviendront tout simplement plus
chez vous, et c’est à leurs amis ou à leurs collègues
qu’ils feront part de leur mécontentement.
Et c’est pour cette raison que des aptitudes pour
l’écoute et l’innovation sont précieuses… surtout
quant il s’agit d’écouter les plaintes de vos clients.
La façon dont les entreprises traitent les plaintes
de la clientèle ne cesse d’ailleurs de m’étonner.
Évidemment, la plupart des compagnies ont
d’importants budgets de recherche. Sondages,
enquêtes, groupes de discussion, rien n’est laissé au
hasard pour connaître le consommateur, ses goûts
et ses attentes.
Ironiquement, quant un vrai consommateur
« vivant » a quelque chose à dire, Seigneur que c’est
achalant! Pourtant, ça coûte pas mal moins cher et
c’est pas mal moins long qu’un focus group!
La qualité de la gestion passe aussi, en ce qui me
concerne, par le souci pour les détails, pour tous ces
petits « plus » qui font que le consommateur gardera
un bon souvenir de son expérience. C’est ce que
j’appelle la « micro-gestion », par opposition à la
« macro-gestion ».
In concrete terms, “micromanagement” is
knowing how your business operates. It comes from
spending time “on the floor.” That’s why I have a very
small office: to remind myself and others that my
customers are not in my office but in my hotel.
Speaking of details… let’s try a little test!
If I ask you, for example, which hotel you would
recommend to a colleague who is going on a
business trip: the cheapest one or the one where you
enjoyed the best service? The one where you got an
incredibly good night’s sleep or the one where you
listened to planes take off and land all night?
So, what I mean here is that the macroscopic
view, which we all need as business people, should
never exclude an in-depth understanding of the
“workings” of your company. Do you feel you really
know your product? Do you really know the
employees who offer your product to your
customers? Are you convinced beyond a doubt that
your staff is motivated to the point of giving you a
real competitive edge? Can you say you know exactly
what your customers expect and how satisfied they
are with what they get?
Ce sont toutes ces notions que j’évoque, lorsque
je parle de proximité.
En terminant, je pense qu’il n’y a pas 18 recettes
pour répondre aux attentes de nos clients en cette
période trouble, pour leur offrir le réconfort dont ils
ont besoin. Cette réponse passe par trois choses :
La première, c’est votre capacité à écouter le
consommateur, à bien lire ses attentes et à vous
ajuster en conséquence.
La deuxième, c’est votre aptitude pour une
gestion de qualité en matière de ressources
humaines.
Et la troisième, c’est votre capacité à vous
adapter à une réalité mouvante, à éviter le syndrome
de l’éléphant, c’est-à-dire de la machine dont le
temps de réaction ou la capacité d’adaptation ne
sont plus à la hauteur.
Vous savez, on dit souvent que la stupidité, c’est
de toujours faire les choses de la même façon et de
s’attendre à obtenir des résultats différents.
Je l’ai dit un peu plus tôt : nous ne pouvons plus
envisager le monde comme avant, ni nous contenter
de faire les mêmes choses qu’avant.
La réussite, c’est lire le nouveau monde, opposer
l’audace aux préjugés et à l’incompréhension et
adapter nos modèles d’affaires à la nouvelle réalité.
Je vous remercie beaucoup.



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