Les Premières Nations ne veulent plus seulement être consultées sur les projets réalisés sur leurs territoires. Elles souhaitent participer aux décisions, investir et devenir propriétaires d'actifs. Si les relations avec le milieu des affaires ont beaucoup évolué, l'accès au capital et le partage du pouvoir demeurent toutefois des obstacles à une véritable réconciliation économique.
C'est le constat qui ressort d'un panel organisé par le Cercle canadien de Montréal, réunissant Ghislain Picard, professeur associé à l'École des dirigeantes et dirigeants des Premières Nations de HEC Montréal et ancien chef de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), et Jean-François Verret, chef de la direction de Mine Raglan.
La discussion était animée par Anne-Marie Ethier, associée en audit et membre du conseil d'administration de Deloitte Canada et Chili, elle-même membre de la Première Nation Kitigan Zibi Anishinabeg. Pour elle, la réconciliation économique doit permettre aux Premières Nations de définir leurs propres ambitions et de disposer des moyens nécessaires pour les réaliser. « Comment peut-on bâtir des partenariats économiques durables qui créent une valeur réelle pour les générations futures? », a-t-elle demandé aux panélistes.
Pour mesurer le chemin parcouru, Ghislain Picard est revenu sur le Sommet sur l'économie et l'emploi organisé par le gouvernement de Lucien Bouchard en 1996. Invité à une rencontre réunissant quelque 75 représentants du monde des affaires, des institutions financières et de la société civile, il se souvient du sentiment d'exclusion éprouvé par lui et un autre représentant autochtone.
« Nous avions l'impression d'être à des années-lumière de ce qui se passait autour de nous sur le plan économique », a-t-il raconté.
Trente ans plus tard, la situation a considérablement changé, constate-t-il. La forte participation du milieu des affaires au panel organisé par le Cercle canadien en témoigne, selon lui. « Je ne suis pas certain qu'un tel sujet aurait attiré autant de monde il y a 25 ans. »
Les relations ont notamment évolué dans le secteur minier. Il y a une quinzaine d’années, les discussions portaient surtout sur les ententes sur les répercussions et avantages (ERA), qui permettent aux communautés de bénéficier de certaines retombées économiques. Aujourd’hui, leurs ambitions sont plus grandes. « Les communautés veulent être propriétaires de projets », a affirmé Ghislain Picard. L'accès au capital demeure toutefois un obstacle majeur à cette ambition.
Il a rappelé qu'une proposition visant à permettre aux Premières Nations de devenir actionnaires de certaines installations d'Hydro-Québec situées sur leurs territoires avait été refusée. Avec les projets énergétiques envisagés pour les prochaines décennies, la question demeure entière : « Est-ce qu'il y a lieu de revoir notre définition d'un partenariat d'égal à égal ? »
Pour Jean-François Verret, un véritable partenariat commence bien avant la signature d'une entente. Il cite l'exemple de Mine Raglan, dont l'accord avec les communautés inuites a été ratifié en 1995, après plusieurs années d'échanges.
Cette collaboration a permis d'intégrer les savoirs inuits à la conception du projet. « Il faut engager les communautés le plus tôt possible dans le processus pour pouvoir construire le projet avec elles », a-t-il expliqué.
Il critique la pratique qui consiste à présenter aux communautés des projets déjà ficelés, accompagnés d'études d'impact de 1 200 pages, puis à leur demander de se prononcer en quelques mois. « Ce n'est pas comme ça qu'on arrive à construire ensemble. »
L'entente Raglan a marqué une avancée importante, mais elle ne doit pas devenir un modèle figé. « Est-ce que ce qui a été signé en 1995 doit représenter notre plafond? Absolument pas. Il faut continuer à innover. »
Le dirigeant insiste aussi sur la différence entre une entente et un partenariat durable. « Une entente, c'est un document qu'on signe. Une relation, ça se vit tous les jours. » Celle-ci exige une présence sur le terrain, de l'écoute et une volonté sincère de comprendre les préoccupations des communautés.
Cette responsabilité s'étend même après la fin des activités industrielles. Mine Raglan, dont l'exploitation pourrait se poursuivre au moins jusqu'en 2060, a déjà mis en place un comité chargé de réfléchir à la fermeture et à la réhabilitation du site.
« Rien dans notre entente ne nous obligeait à le faire. Mais il faut commencer maintenant, parce que ce sont les communautés qui vont continuer de vivre sur le territoire », a expliqué Jean-François Verret.
L'objectif est de préserver les bénéfices économiques du projet, mais aussi les modes de vie et la culture des communautés inuites.
Pour Ghislain Picard, cette approche illustre les progrès réalisés par l'industrie. Il a rappelé les dommages laissés par certaines exploitations minières des années 1950, notamment à Schefferville. « Si on avait eu cette façon de faire à l'époque, les communautés auraient probablement vécu les choses autrement. »
L'autonomie économique ne repose toutefois pas uniquement sur les capitaux. Les compétences en gestion, en négociation et en gouvernance sont tout aussi importantes.
Ghislain Picard a souligné le rôle de l'École des dirigeantes et dirigeants des Premières Nations, qui vise à renforcer ces capacités. Il a notamment cité le lancement d’un nouveau programme destiné aux jeunes Autochtones de 18 à 35 ans, dont une cohorte venait d’amorcer sa formation sur le territoire traditionnel de la Nation atikamekw. Ghislain Picard doit lui-même y donner un cours portant sur l’histoire des 60 dernières années, afin d’aider les futurs dirigeants à mieux comprendre les événements qui influencent encore aujourd’hui la réalité de leurs communautés.
Ghislain Picard a également souligné la place importante des femmes dans ces formations. Depuis près de cinq ans, environ 70 % des certificats délivrés par l'école leur ont été remis.
L'objectif ultime, a-t-il rappelé, est de renforcer les compétences nécessaires à l'autodétermination des Premières Nations.
Jean-François Verret observe également l'émergence d'une nouvelle génération de leaders autochtones dans le secteur minier. Il a notamment cité le parcours d’un employé inuit qui, après avoir commencé sa carrière sous terre grâce à un programme de formation, fait aujourd’hui partie de l’équipe de direction.
Interrogés sur les changements que les dirigeants québécois devraient apporter à leurs façons de collaborer avec les communautés autochtones, les deux panélistes ont insisté sur l’humilité et l’écoute.
Jean-François Verret a aussi plaidé pour la patience. « On vit dans un monde où on veut des résultats tout de suite. Une relation, ça ne se force pas », a-t-il dit. Il réclame aussi que les responsables des relations avec les communautés siègent là où se prennent les décisions.
Ghislain Picard a pour sa part lancé un appel à la mobilisation du milieu des affaires. Il a évoqué une tradition autochtone où les chefs font circuler une couverture pour que chacun y dépose sa contribution. Il invite aussi les gouvernements à reconnaître la portée de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, un texte qu'il considère comme « fondateur ».
« Les portes sont grandes ouvertes. Il y a encore de la place autour de la table », a-t-il assuré.
Ghislain Picard

Accédez directement aux segments qui vous interpellent le plus :
Ghislain Picard
Innu originaire de la communauté de Pessamit, sur la Côte-Nord, Ghislain Picard a été Chef de l’APNQL de 1992 à 2025, qui représente 10 Nations dans 43 communautés réparties sur un immense territoire.
Avant sa carrière politique à l’APNQL, Ghislain Picard a occupé divers postes au sein de groupes représentant les communautés autochtones, notamment au Conseil des Atikamekw et des Montagnais. Dans les années 1980, il a été l'un des fondateurs de la Société de communication Atikamekw-Montagnais (SOCAM), vouée à la diffusion d’émissions en langue autochtone.
Depuis 2021, il préside le conseil d’administration du Musée McCord Stewart et le comité consultatif de l’École des dirigeantes et dirigeants des Premières Nations (EDPN). Il est aussi coauteur du livre, De Kebec à Québec – Cinq siècles d’échanges entre nous, en collaboration avec Denis Bouchard et Éric Cardinal.
Parmi les distinctions obtenues durant sa carrière, mentionnons :
• Chevalier de l’Ordre national du Québec (2003);
• Chevalier de la Légion d’honneur de France (2005);
• Citoyen d’honneur de la Ville de Montréal (2017);
• Doctorat honoris causa de l’UQAM (2021);
• Doctorat honoris causa de l’Université du Québec (2025).
Jean-François Verret
En poste à Mine Raglan depuis 2010, Jean François Verret a été nommé chef de la direction en avril 2024. Diplômé en génie minier et géologique de Polytechnique Montréal, il est reconnu pour sa vision stratégique et sa capacité à concrétiser des projets porteurs à forte valeur ajoutée. Son leadership a notamment permis de réaliser des initiatives majeures en matière de développement minier, de transition énergétique et de partenariat avec les communautés Inuit, contribuant à positionner Mine Raglan comme un modèle de développement durable dans le Nord canadien.
Anne-Marie Ethier
Anne-Marie Ethier, FCPA est associée en audit chez Deloitte, membre du conseil d’administration de Deloitte Canada et Chili et membre de la Première Nation Kitigan Zibi Anishinabeg. Forte de plus de 30 ans d’expérience auprès d’organisations des secteurs public, municipal, privé et sans but lucratif, elle est reconnue pour son leadership en gouvernance, en audit et en gestion des risques. Engagée envers la réconciliation économique, elle contribue activement à faire progresser la participation économique des peuples autochtones et l’excellence en gouvernance.
Cette a conférence a eu lieu le 19 octobre 2026, au Centre Sheraton Montréal.
Politique de protection de la vie privée - © Le Cercle canadien de Montréal Année - Conception Riposte