Le Canada n'a pas investi autant dans sa défense depuis les années 1950. Comment transformer cette manne en occasions durables pour les entreprises d'ici ? C'était la question au cœur du panel organisé par le Cercle canadien de Montréal sur la souveraineté industrielle du pays.
Lindsey Kettel, présidente de Chantier Davie Canada, et Faith Rhodes, cheffe de l'exploitation et présidente du marché canadien de Marconi Technologies ont insisté sur l'urgence d'accélérer la production locale, d'acquérir les technologies clés et de percer sur les marchés mondiaux. La rencontre a de plus illustré la présence des femmes aux commandes d'un secteur stratégique en plein essor.
Le panel était animé par Gaëlle Rivard Piché, directrice générale de la Conférence des associations de la défense et de son Institut. D'entrée de jeu, elle a rappelé l'ampleur du virage amorcé par le gouvernement de Mark Carney : il vise une cible de 5 % du PIB en dépenses militaires d'ici 2035, plus de 80 milliards de dollars sur cinq ans pour les Forces armées canadiennes et une nouvelle stratégie industrielle de défense fondée sur trois leviers : bâtir, collaborer et acheter. « On vit un moment unique », a-t-elle résumé.
Pour Faith Rhodes, être industriellement souverain signifie servir les priorités nationales. Dans des domaines comme la haute technologie ou l'intelligence artificielle, garder le simple pouvoir de décision au Canada ne suffit plus : le pays doit être propriétaire des technologies qu'il utilise. « Quand vient le temps d'agir, il faut pouvoir modifier la technologie pour faire face à la prochaine menace. Et on ne peut le faire que si l'on détient la propriété intellectuelle, les données sources et la technologie », a-t-elle expliqué.
Il y a cinq ans, Marconi appartenait à des investisseurs étrangers. « Chaque décision touchant la technologie elle-même exigeait l'approbation d'un propriétaire étranger », a-t-elle raconté. Aujourd'hui détenue à 100 % par des intérêts canadiens, Marconi a rapatrié ses capacités et sa propriété intellectuelle. « Lorsque la menace change, nous pouvons adapter notre technologie, parce qu'elle nous appartient. »
Chez Davie, l’enjeu prend une autre forme. L’entreprise doit construire sept brise-glaces pour le gouvernement fédéral, des navires que Lindsey Kettel décrit comme extrêmement complexes, comparables à certains égards à des navires de guerre.
C’est dans ce contexte que l’acquisition du chantier naval d’Helsinki, en Finlande, en 2023, a pris une dimension stratégique. Le chantier possédait une expertise reconnue dans la conception de brise-glaces et maîtrisait des technologies qui n’étaient pas disponibles au Canada. En mettant la main sur cet actif, Davie a pu accéder directement à cette propriété intellectuelle et accélérer le transfert de savoir-faire vers ses activités canadiennes.
Selon Lindsey Kettel, cette acquisition a permis à l’entreprise de gagner « au moins cinq ans, sinon plus » dans le développement de ses capacités et le transfert de compétences au Canada.
Bâtir une industrie solide exige toutefois de regarder au-delà des frontières. Même avec la hausse des dépenses militaires, le marché canadien demeure trop petit pour assurer à lui seul la croissance de tous les fournisseurs.
Faith Rhodes estime qu’une entreprise qui veut s’imposer à l’étranger doit d’abord offrir un produit véritablement différencié, ce qui exige des investissements soutenus en recherche et développement. Il faut ensuite être présent dans les marchés ciblés, trouver des partenaires et gagner la confiance des acheteurs.
Marconi a obtenu un premier contrat canadien dans le cadre du programme européen SAFE. Une étape importante, mais encore insuffisante. « Ce premier contrat a permis de démontrer que le modèle pouvait fonctionner, mais il faut maintenant passer à l’échelle », a-t-elle expliqué en substance.
Les relations avec Ottawa évoluent également. Lindsey Kettel constate une plus grande ouverture envers des contrats qui misent sur la performance, les coûts et le respect des échéanciers plutôt que sur une logique de temps et de matériel.
Ce changement laisse, selon elle, davantage de marge aux entreprises pour améliorer leur productivité, investir en R-D et développer leurs marchés d’exportation.
Faith Rhodes observe elle aussi une accélération depuis environ un an : des budgets sont débloqués plus rapidement et les fournisseurs ont davantage accès aux utilisateurs finaux. Cette proximité est essentielle pour adapter les technologies aux réalités du terrain.
Encore faut-il trouver les travailleurs pour soutenir cette croissance. Pour Davie, il s’agit du principal défi.
L’entreprise affiche environ 1000 postes à pourvoir après avoir embauché quelque 600 personnes au cours de la dernière année. Or, le bassin de travailleurs déjà formés est insuffisant. « Il va falloir attirer les gens qui ne sont pas formés du tout dans le domaine maritime [et] les former sur place », a indiqué Lindsey Kettel. Davie investit notamment dans l’apprentissage et dans des programmes collégiaux. Elle laisse également entrevoir la mise sur pied prochaine d’un nouveau programme universitaire de génie maritime au Québec
La dirigeante appelle aussi à revaloriser les métiers spécialisés. Soudeurs, électriciens, plombiers et peintres demeurent indispensables à l’industrie manufacturière. « Ce ne sont pas des carrières du passé », a-t-elle insisté, décrivant la construction navale comme « un art autant qu’une science ».
Marconi fait face à un autre défi : recruter des ingénieurs et des chercheurs très spécialisés. L’entreprise s’appuie notamment sur un partenariat avec l’ÉTS, où de 30 à 40 doctorants travaillent à des technologies en développement. Ce bassin sert aussi au recrutement.
Pour Faith Rhodes, les investissements actuels ne doivent surtout pas devenir un simple épisode dans l’histoire de la défense canadienne. L’objectif, selon elle, est de mettre en place une base industrielle suffisamment solide pour durer dans le temps, plutôt que de devoir reconstruire les mêmes capacités dans quelques années.
Les décisions ne peuvent donc reposer uniquement sur les perspectives de profit à court terme. Elles doivent contribuer à construire une base industrielle capable d’équiper les Forces armées canadiennes et les alliés avec les meilleures technologies disponibles.
Gaëlle Rivard Piché a rappelé que cette stratégie poursuit deux objectifs : renforcer la capacité du Canada à défendre sa souveraineté et faire en sorte que les investissements en défense contribuent aussi à la prospérité des communautés. « Ce sont deux objectifs qui sont réconciliables », a-t-elle soutenu.
Elle a ensuite demandé aux panélistes si elles avaient un message à transmettre à la nouvelle Agence d’investissement en défense, appelée à devenir une société d'État. Leur réponse a été brève et sans ambiguïté : « Oser », a lancé Lindsey Kettel. « Allons-y. Nous sommes prêts, nous attendons ce moment depuis longtemps », a renchéri Faith Rhodes.
Reste à partager le risque. « L'industrie est prête à assumer sa part, mais le gouvernement doit accepter d'en porter une partie lui aussi », a conclu la présidente de Davie.
Lindsey Kettel

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Lindsey Kettel
Lindsey Kettel occupe un poste clé au sein de l’équipe de la direction de Davie depuis 2015. Elle a d’abord rejoint l’entreprise à titre de vice-présidente, processus opérationnels, où elle a joué un rôle central dans l’harmonisation des opérations de Davie ayant mené à la livraison du NSC Asterix à la Marine royale canadienne. Au cours des dix dernières années, ses responsabilités n’ont cessé de croître, jusqu’à sa nomination au poste de Présidente de Chantier Davie Canada Inc. en 2025.
Lindsey a joué un rôle déterminant dans l’élaboration de l’orientation stratégique de Davie, notamment en pilotant l’intégration de l’entreprise dans la Stratégie nationale de construction navale du Canada et l’obtention du contrat Polaire Max.
En tant que présidente, Lindsey supervise la mise en œuvre opérationnelle de la stratégie d’entreprise de Davie et assure la direction des activités à Lévis, à Montréal et à Ottawa. Elle continue de concentrer ses efforts sur le renforcement du rôle de Davie dans le secteur maritime canadien, tout en soutenant la croissance et la transformation continues de l’entreprise.
Lindsey détient un baccalauréat en ingénierie et gestion ainsi qu’un MBA pour cadres. Elle œuvre dans l’industrie de la construction, de la conversion et de la réparation navales depuis 2012, après avoir travaillé chez Babcock Canada et Seaspan Shipyards.
Faith Rhodes
Faith est cheffe de l’exploitation (COO) et présidente du marché canadien chez Marconi Technologies, une entreprise canadienne de technologies de défense à portée internationale dont le siège social est situé à Montréal. Majoritairement détenue par des intérêts canadiens et dirigée par des vétérans, Marconi conçoit, développe et fabrique des systèmes de communication tactiques et déployables, soutenus par une chaîne d’approvisionnement solide et stratégique établie au Canada. S’inscrivant dans l’héritage de Marconi Canada, l’entreprise s’appuie sur plus de 120 ans d’innovation en télécommunications et de leadership technologique. Aujourd’hui, Marconi poursuit cette tradition en développant des solutions de communication avancées qui répondent aux exigences des marchés de la défense et de la sécurité, tout en contribuant au rayonnement de l’expertise canadienne sur la scène internationale.
Faith s'est jointe à Marconi en 2021 avec le mandat de développer la prochaine génération de radios tactiques tout en diversifiant le portefeuille de produits avec des systèmes de communication et des solutions maritimes. Cette mission a depuis évolué pour inclure un volet national axé sur la stratégie et la croissance du marché canadien.
Avant de se joindre à Marconi, Faith était partenaire associée chez EY, où elle se concentrait sur les fusions et acquisitions, et avant EY, elle était gestionnaire chez CAE Inc., un chef de file mondial du secteur aérospatial et de la défense, dont le siège social est situé à Montréal.
En dehors de Marconi, Faith est membre de conseil d'administration et mentore de femmes en leadership. Elle est vétérane de l'Armée canadienne, ayant servi en Afghanistan à titre de chef de troupe de reconnaissance blindée. Elle a complété son baccalauréat au Collège militaire royal du Canada, ainsi que sa maîtrise en administration des affaires à HEC Montréal.
Gaëlle Rivard Piché
Dre Gaëlle Rivard Piché est la directrice générale de la Conférence des associations de la défense (CAD) et de l’Institut de la CAD. Titulaire d’un doctorat en affaires internationales (Université Carleton, 2017) et forte de plus d’une décennie d’expérience professionnelle dans le secteur canadien de la défense et de la sécurité, elle allie expertise opérationnelle, leadership stratégique et vaste expérience en recherche. Avant de rejoindre l’Institut de la CAD, Gaëlle était analyste stratégique à Recherche et développement pour la défense Canada, où elle a travaillé en étroite collaboration avec la Marine royale canadienne, le Commandement des Forces d'opérations spéciales du Canada et le Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord à Colorado Springs. Elle est experte affiliée au Centre européen d’excellence pour la lutte contre les menaces hybrides et a été chercheuse Fulbright au sein du programme de sécurité internationale du Belfer Center for Science and International Affairs de Harvard (2014-2015).
Forte de son expertise en matière de sécurité et de défense dans l’Arctique, de menaces hybrides, de théorie et de pratique de la dissuasion, ainsi que de questions de sécurité en Amérique latine et dans les Caraïbes, Gaëlle a publié des articles dans la Texas National Security Review, le Journal of Indo-Pacific Affairs, le Canadian Foreign Policy Journal, l’International Journal et Études internationales. Elle est co-auteure de deux ouvrages : Beyond the 60th Parallel: Canada's Special Operations Forces and Arctic Defence (avec Nancy Teeple et Bradley Sylvestre, 2027) et le Newport Manual on Arctic Security (avec Walter Berbrick et Michael Zimmerman, 2022).
Gaëlle soutient également la formation et le perfectionnement professionnel des militaires et du personnel de la sécurité nationale en tant que chargée de cours au Collège des Forces canadiennes et consultante en formation auprès de la Gendarmerie royale du Canada. Engagée dans la promotion de la diversité dans les domaines de la défense et de la sécurité nationale, elle a précédemment été coprésidente de la section américaine de la Defense Women’s Advisory Organization et de Women in International Security – Canada.
Cette a conférence a eu lieu le 7 octobre 2026, au Palais des congrès de Montréal.
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