Au moment où la concurrence mondiale en intelligence artificielle (IA) s’intensifie, Montréal tente de faire valoir une autre approche que celle des géants américains et chinois. Réunies devant les membres du Cercle canadien de Montréal le 27 mai dernier, Valérie Pisano, présidente et cheffe de la direction de Mila – Institut québécois d’intelligence artificielle, et Joëlle Pineau, directrice de l’intelligence artificielle chez Cohere, ont plaidé pour une IA plus ancrée dans les réalités culturelles, plus responsable et surtout mieux commercialisée.
Le panel, animé par Bruno Guglielminetti, s’ouvrait d’ailleurs sur l’annonce d’un partenariat stratégique entre Mila et Cohere visant à développer des modèles de langage adaptés au contexte québécois et canadien-français. Une initiative qui, selon les deux dirigeantes, illustre le virage que tente de prendre l’écosystème canadien de l’IA : transformer son avance scientifique en retombées économiques concrètes.
« Cohere et Mila collaborent déjà depuis plusieurs années », a expliqué Joëlle Pineau. Elle a rappelé que l’ouverture récente d’un bureau de Cohere à Montréal avait permis de multiplier les échanges entre les deux organisations. « C’est l’occasion de formaliser de façon un peu plus officielle et structurée ce qu’on va faire ensemble », a-t-elle ajouté au sujet du partenariat visant notamment à développer des technologies de langage adaptées « aux réalités de la langue, de la culture et du contexte québécois et canadien-français ».
« Cohere, c’est une des deux entreprises non américaines, non chinoises qui entraînent des modèles avec des capacités avancées d’IA, et c’est une compagnie canadienne », a rappelé Valérie Pisano. Selon elle, le Canada dispose désormais d’un écosystème suffisamment mature pour jouer un rôle stratégique sur l’échiquier mondial.
Pour Joëlle Pineau, l’enjeu dépasse largement la simple traduction linguistique. Les modèles développés conjointement par Cohere et Mila devront comprendre les référents culturels québécois, mais aussi les réalités administratives et sociales propres au Québec.
Elle a donné l’exemple d’un modèle déployé dans des services gouvernementaux. « La façon de faire ses impôts au Québec, ce n’est pas la même chose qu’aux États-Unis ou en Europe, a-t-elle illustré. Le raisonnement des agents doit être adapté au fonctionnement de la société. »
Valérie Pisano est allée encore plus loin en qualifiant la langue de « système d’opération des humains ». Dans un monde où les outils d’IA reposent de plus en plus sur le langage, elle estime essentiel que les Québécois puissent interagir avec ces technologies dans leur propre contexte culturel.
« C’est fondamental qu’on puisse continuer d’opérer dans notre langue à nous et qu’on ne soit pas obligés de passer par des mécanismes définis par d’autres cultures », a-t-elle soutenu.
Selon les deux dirigeantes, Montréal bénéficie d’un positionnement unique dans le domaine de l’IA. Non seulement la métropole dispose d’un important bassin de chercheurs, mais elle propose aussi une approche plus humaine que celle souvent associée à la Silicon Valley.
Valérie Pisano a d’ailleurs comparé les figures de proue locales de l’IA à des « Céline Dion de l’intelligence artificielle », évoquant notamment Yoshua Bengio, Hugo Larochelle et Joëlle Pineau.
« On ne fait pas semblant d’avoir du talent, on l’a vraiment, a-t-elle affirmé. Puis on le fait d’une façon différente. Ici, on n’adhère pas à la philosophie move fast and break things. »
Cette approche plus « sociotechnologique », selon ses mots, attire d’ailleurs des délégations étrangères qui cherchent une alternative aux modèles américains dominants.
Joëlle Pineau estime également que le choix de Cohere de développer une IA destinée principalement aux entreprises et aux gouvernements permet de rester ancré dans des usages concrets.
« On est dans une ère où il y a énormément d’hyperboles sur l’IA, a-t-elle expliqué. Dans la plupart des cas, ça ne répond pas encore complètement aux besoins. Donc, je trouve intéressant d’être plongée dans les vrais problèmes plutôt que de penser qu’on a inventé une magie qui va tout régler. »
Longtemps reconnu pour sa recherche universitaire, le Canada a souvent été critiqué pour sa difficulté à transformer ses découvertes en entreprises solides. Les deux intervenantes soutiennent toutefois qu’un changement de culture est en cours.
Valérie Pisano a notamment insisté sur l’émergence du « chercheur-entrepreneur », un profil que Mila tente désormais d’accompagner plus activement grâce à différents programmes, dont le Fonds Venture Scientist né d’un partenariat entre Mila et Inovia Capital.
« Les chercheurs veulent maintenant prendre leurs travaux et les amener dans le monde réel, a-t-elle expliqué. Ils veulent créer leurs propres entreprises avec leurs valeurs et leurs priorités. »
Le défi consiste aussi à retenir les talents dans un contexte où les entreprises américaines disposent de ressources financières considérables. « On ne peut pas prendre ça pour acquis, a prévenu Valérie Pisano. Il faut investir, créer des ponts, créer des projets. Il faut y aller all in. »
De son côté, Joëlle Pineau estime que Montréal conserve plusieurs avantages concurrentiels malgré des salaires parfois moins élevés qu’aux États-Unis. « Les gens viennent pour les bonnes raisons, a-t-elle affirmé. Ils veulent participer à quelque chose de significatif et vivre dans une ville où ils ont envie de rester. »
Elle reconnaît toutefois que les politiques d’immigration demeurent parfois un frein pour recruter certains talents internationaux.
L’expansion rapide de Cohere illustre aussi cette volonté canadienne de passer du laboratoire au marché mondial. Fondée en 2019, l’entreprise compte aujourd’hui des bureaux à Toronto, Montréal, San Francisco, New York, Londres et Paris. Elle vient également d’annoncer des acquisitions stratégiques en Allemagne.
Selon Joëlle Pineau, cette croissance repose notamment sur trois éléments : la sécurité des données, la souveraineté technologique et le contrôle des coûts. « Beaucoup d’entreprises et de gouvernements cherchent des solutions qui leur permettent de garder leurs données localement et de réduire leur dépendance envers les technologies américaines », a-t-elle expliqué.
Les coûts liés à l’utilisation massive des grands modèles américains représentent également un enjeu important pour plusieurs organisations. « Le coût des tokens [les unités de données traitées par les modèles d’IA] peut déraper rapidement, a-t-elle souligné, en rappelant que Cohere cherche à développer des modèles plus efficaces et moins coûteux à déployer.
La question de la souveraineté numérique a occupé une large partie des échanges. À la question si le Canada pourra devenir totalement souverain sur ce plan, Valérie Pisano a répondu d’emblée : « Complètement ? Non. Je ne pense pas non plus que ce soit nécessaire ou souhaitable. Mais il y a des terrains sur lesquels le Canada ne doit pas négocier. »
Elle estime plutôt que le Canada devrait contribuer à bâtir une « troisième voie » en s’alliant à d’autres puissances moyennes, comme l’Allemagne, le Japon, Singapour ou les pays nordiques afin d’offrir une alternative au duopole États-Unis–Chine.
Joëlle Pineau préfère, quant à elle, définir la souveraineté comme une question d’autonomie et de contrôle. « Est-ce qu’on contrôle l’accès à cette technologie ? À nos centres de données ? Est-on capables de choisir nos modèles ? A-t-elle énuméré. C’est ça, une stratégie de souveraineté. »
Au-delà des considérations technologiques, les deux intervenantes ont surtout lancé un avertissement aux dirigeants : l’inaction risque désormais de coûter plus cher qu’une mauvaise décision.
Joëlle Pineau a établi un parallèle avec les consultations menées par Ottawa sur sa future stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle. Selon elle, plusieurs organisations tombent dans le piège de vouloir attendre le plan parfait avant de passer à l’action. « Il n’y aura pas de stratégie parfaite, a-t-elle affirmé. Déjà d’en avoir une et d’avancer, c’est le plus important. »
Valérie Pisano estime pour sa part que les entreprises devront revoir en profondeur leur manière de piloter le changement. Les cycles de décision traditionnels ne suffiront plus dans un environnement où les technologies évoluent d’un mois à l’autre.
« On préfère normalement faire un travail très diligent, arriver à une conclusion puis exécuter le plan, a-t-elle expliqué. Mais l’IA ne nous permettra pas ça. Il va falloir apprendre à tester, ajuster, recommencer et accepter un certain inconfort. »
Le message est clair : pendant que les organisations hésitent encore, la concurrence mondiale, elle, avance rapidement.
Valérie Pisano

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Joëlle Pineau
Joëlle Pineau est directrice de l’intelligence artificielle chez Cohere. Elle joue un rôle clé dans la stratégie de produits de l'entreprise et supervise Cohere Labs, le laboratoire de recherche de Cohere. Elle est également professeure à l'Université McGill et membre académique principal de Mila. Avant Cohere, elle était vice-présidente de la recherche en IA chez Meta, où elle dirigeait l'équipe de recherche fondamentale en IA. Basée à Montréal, elle est titulaire d'un baccalauréat en génie de l'Université de Waterloo, ainsi que d'une maîtrise et d'un doctorat en robotique de l'Université Carnegie Mellon.
Valérie Pisano
Valérie Pisano est la présidente et cheffe de la direction de Mila. Leader incontournable de l’intelligence artificielle au Canada, elle est reconnue pour sa vision stratégique et son leadership transformationnel. Forte de plus de 20 ans d’expérience en gestion de la croissance, elle a notamment été cheffe de la direction du talent au Cirque du Soleil et a cofondé le projet Mobïus sur les biais, afin d'accélérer le dialogue sur le leadership féminin en entreprise.
Depuis 2018, elle dirige Mila, le plus grand centre de recherche à but non lucratif en IA au monde, une institution fondée par le professeur Yoshua Bengio, chercheur le plus cité au monde et lauréat du prix AM Turing. Sous sa direction, l’Institut a connu une croissance fulgurante, s’imposant comme un pilier de l'écosystème canadien de l’IA et rayonnant bien au-delà des frontières du pays. Mila compte aujourd’hui une communauté de plus de 1500 chercheurs et 150 partenaires industriels, et s’impose comme une référence mondiale en matière de gouvernance de l’IA, notamment grâce à des collaborations-clés avec l’OCDE et les Nations Unies.
Ancienne consultante au sein de la firme McKinsey Canada, elle s’intéresse à la manière dont les humains vont bénéficier de cette révolution technologique ainsi que s’y adapter. Diplômée en finance et économie de HEC Montréal, elle siège sur les conseils d'administration de LoiZéro, Chartwell et Énergir.
Cette a conférence a eu lieu le 27 mai 2026, au Fairmont Le Reine Elizabeth de Montréal.
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